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15/03/2015

Bruno Doucey (3)

 

Passage

 

Écrire de feu l'eau claire

la pente du sourcil

la traque du jaguar

 

Écrire d'un bond ta peau

le sable des lisières

l'aube des sentinelles

 

Écrire sans fin de rage

de peur et de brisures

écrire de bric et de broc

de soc et de pollen

 

Pourvu qu'en son passage

le vent te laisse nue

à la pointe des mots.

 

 

     * * * * *

 

 

Paternelle

 

Je suis un banc de sable

dans le courant du fleuve

où vogue la maison

de votre enfance

 

Pas une digue

pas un moulin

dont l'eau ferait tourner les pâles sans relâche

 

Un simple banc de sable

où le courlis de vos rires

trace son alphabet

sur des plages éphémères

 

Ni château sur le rive

ni large pont de pierre

pas même ces écluses qui portent la mémoire

 

Je suis un banc de sable

où des barques sans fond

viennent se reposer

de vos robinsonnades

 

Une île à peine

que les remous déplacent

et que les crues chavirent

 

Une langue de sable

           sa coulée de lumière

qui abandonne en douce 

des bouteilles à la mer

 

 

     * * * * *

 

 

 L'attrape-rêves

 

                                              j'ai besoin d'un attrape-rêves

                                              pour atteindre les chemins arborés

                                              de ton enfance

 

pour te prendre

herbe folle

dans la coulée des fleuves

 

                                               quand des oiseaux de nuit

                                               secouent le ciel

                                               au-dessus de nos toits

 

 

 

besoin d'un attrape-rêves

pour déposer ton nom

sur les eaux de la confluence

 

                                 fixer ta nudité

                                 dans l'instant

                                 de mes bras

 

quand ton visage m'apparaît

comme une flèche

en son miroir

 

                                      (...)

 

 

S'il existe un pays. - éd. Bruno Doucey, 2013. - 136 p.

 

Bruno Doucey 

Né en 1961. Parmi ses autres recueils :  Poèmes au secret (éd. Le Nouvel Athanor, 2006 et 2008) ; La neuvaine d'amour (éd. L'Amandier, 2010) ; Bien loin des terres éboulées (in Lèvres urbaines n° 42, éd. Écrits des Forges, Québec, 2010).

Nouvelles : La Cité de sable (éd. Rhubarbe, 2007).

Romans : Victor Jara : non à la dictature (éd. Actes Sud, 2008) ; Federico Garcia Lorca : non au franquisme (éd. Actes Sud, 2010).

Essais : Pierre Seghers, Poésie la vie entière : résister, éditer, écrire (éd. IMEC, 2011) ; Le prof et le poète : à l'école de la poésie (éd. Entrelacs, 2007).

Nombreuses directions d'anthologies, chez Robert Laffont, Gallimard, Seghers, etc.

Éditions de poésie Bruno Doucey créées en 2010 : 75 recueils et anthologies publiés à ce jour,  http://www.editions-brunodoucey.com/     (lien ci-contre)

Déjà invité dans Poesiemaintenant le 17 février 2007 et le 30 janvier 2010.

 

11:50 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : poème, poésie

27/02/2015

Joëlle Gardes

 

J'ai vu la ride sur mon visage et la feuille qui roussit, la main du nourrisson crispée sur le sein, la goutte de lait au coin de la lèvre et la sève qui dresse la tige vers le ciel du mois de mars.

Je n'ai pas reconnu le temps.

 

J'ai respiré l'odeur entêtante du jasmin, celle des premiers feux dans la campagne quand la gelée le matin blanchit les herbes, et le parfum des raisins dans les cuves, sucré jusqu'à l’écœurement.

Je n'ai pas reconnu le temps.

 

J'ai entendu le chant obsédant des cigales, le silence feutré de la neige, le vent qui hurle dans la cheminée et la vague qui se brise sur les galets.

Je n'ai pas reconnu le temps.

 

 * * *

 

La ligne du temps suit la fissure sur le mur

les craquelures sur la terre desséchée

la ride sur le visage

 

La fissure, la craquelure, la ride ne se combleront pas

le champ stérile attend en vain la pluie

les pierres roulent au pied du mur

le visage d'émacie et se recouvre de tavelures, fleurs de cimetière.

 

 * * *

 

La mouche se débat dans la toile d'araignée mais nous ne sentons pas la trame du temps sauf quand la fleur le matin épanouie referme sa corolle au crépuscule.

Pénélope tisse et défait sa tapisserie, défait puis tisse. Le tissu de notre vie ne se répare pas. Cronos dévore ses enfants et nous gaspillons nos actes, nos tâches insignifiantes dans l'inconscience de la répétition.

 

 

Sous le lichen du temps. - éd. de L'Amandier, 2014. - 58 p.

 

 

Joëlle Gardes

Née en 1945. Parmi ses autres recueils : Dans le silence des mots (éd. de L'Amandier, 2008) ; Méditations de lieux / avec Claude Ber (éd. de L'Amandier, 2010).

Théâtre : Madeleine B. ou la lune rousse (éd. de L'Amandier, 2006).

Nouvelles : A perte de voix (éd. de L'Amandier, 2014).

Romans : Ruines (éd. Via Valeriano, 1998) ; La mort dans nos poumons (éd. Léo Scheer, 2003) ; Le charognard (éd. du Rocher, 2007) ; Olympe de Gouges (éd. de L'Amandier, 2008) ; Le poupon (éd. de L'Amandier, 2011).

Travaux universitaires. Biographe de Saint-John Perse.

Son site : http://www.joelle-gardes.com/

 

 

23:26 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poème, poésie

08/01/2015

Alain Freixe (2)

 

  Tu fronces un peu les yeux comme pour te libérer du silence. Descellées, les lattes du parquet en décident toujours autrement. C'est alors comme un bruit. Du silence froissant du silence, et s'effeuillant. Se dépliant en tons sourds, en vibrations sèches vouées à se perdre dans la distance où tu te tiens. Ce bruit de fond roule parmi tes pierres ses eaux d'hier et de demain.

 

  Sous leur poussée, tu revois, ces feux que le soleil allumait aux raisins de l'été jusqu'aux froids de l'hiver. Et dans les vignes de novembre, avant le vin de lune, ces fagots de sarments. Leurs poids sur les épaules des enfants qui avaient cru aux flammes.

 

  Cela ne dure pas. Déjà, le vent déchire les ombres. Et c'est la clarté du temps qui s'engouffre. Quand tout à son heure, frémissant et murmurant, il voue ses bruissement à n'être pas tout à fait du jour.

 

  Chez toi n'est jamais qu'un seuil. Par chez toi, tu passes et repasses, envisages et dévisages, ne reposant jamais que dans les bras de cet ange blanc de la distance, dont tu aimes à te souvenir. Ange au sourire, blanc comme l'amour. Quand la main de l'inconnu pèse à ton épaule. Vers l'avant. Jusqu'aux violettes cernées au noir humide des sous-bois.

 

  Toujours entre deux marches, deux plis de terre, deux argiles piétinées. Toujours à passer les frontières. Tu rôdes, entre deux tons, deux tâches de couleur ou deux sons, fidèle à cet éloignement par où te vient le monde. De biais. Toujours.

 

Avant la nuit. - éd. L'Amourier, 2003. - 62 p.

 

Alain Freixe

Né en 1946. Parmi ses autres recueils : Partage orphelin (éd. G. Chambelland, 1981) ; Ailes, quant à la détourne (éd. G. Chambelland, 1981) ; Où suffit la lumière (éd. Cahiers Froissart, 1989) ; A jour perdu (éd. Encres vives, 1995) ; Comme des pas qui s'éloignent (éd. L'Amourier, 1999, Prix Louis Guillaume 2000) ; Cahier Rovini (éd. L'Amourier, 1999) ; Entre pierres et lumières (éd. La Porte, 2000) ; Traces du temps (éd. L'Amourier, 2003) ; Villes, passages sombres du temps (éd. La Porte, 2004) ; Rappelez-vous / avec Yves Ughes (éd. La Porte, 2006) ; Dans les ramas (éd. L'Amourier, 2007) ; Madame des villes, des champs et des forêts / avec Raphaël Monticelli (éd. L'Amourier, 2011) ; Vers les riveraines (éd. L'Amourier, 2013).

A lire également : Chant de l'évidence : entretien avec Alain Freixe / Jean-Max Tixier (éd. Autres Temps, 2008).

Son blog, La poésie et ses entours, un foisonnement d'informations sur la poésie contemporaine :  http://lapoesieetsesentours.blogspirit.com/    (lien ci-contre)

Déjà invité dans Poésiemaintenant le 2 septembre 2006.