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13/09/2010

Lettre ouverte aux poètes

Poétesses, Poètes,


J’en ai assez.
Vous me fatiguez.

J’en ai assez de recevoir des messages d’insulte parce que je n’ai pas reproduit sur Poesiemaintenant les textes que vous m’avez envoyés sans que je vous les aie demandés.

J’en ai assez de vos caprices de divas, de vos petits cris de bêtes blessées, de vos gémissements de princesses au petit pois, de vos éructations lorsque votre dernier chef d’œuvre n’a pas encore fait l’objet d’une note de lecture détaillée dans la revue à laquelle vous aviez fait l’honneur d’un service de presse mielleusement dédicacé. J'en ai assez de vos hurlements de rage lorsque vous vous apercevez que vous ne figurez pas dans telle ou telle anthologie (car bien sûr, votre premier réflexe a été de vous précipiter sur le sommaire pour y chercher votre nom).

Depuis trente ans que je vous fréquente, j’en ai assez, oui, j’en ai assez de vous. Je n’aurais jamais cru cela possible, lorsque, à 20 ans, je dévorais vos recueils, lorsque, enthousiaste mais désargenté, je m’endettais à m’abonner à toutes les revues qui me tombaient entre les mains, lorsque je relisais vos poèmes à m’en faire sauter les yeux, lorsque je les récitais à enrouer ma voix parmi mes très patients amis. Je ne savais pas, alors, qu’une formation en psychiatrie m’aurait été bien plus utile pour fréquenter certain(e)s d’entre vous.

J’en ai assez de vos sautes d’humeur, de votre flagornerie envers quiconque possède une once de pouvoir, de vos finasseries à la petite semaine, de votre misérable géopolitique, de vos picrocholins conflits.

J’en ai assez de ces Foires aux Vanités que sont devenus les mille et un « Marchés de la Poésie » de France et de Navarre, de Belgique wallonne et de Suisse romande, où l’on vous retrouve régulièrement, errant de stand en stand vos manuscrits à la main, ignorant superbement les recueils et revues étalés devant vous, sur ces tables que les éditeurs et revuistes ont mis tant de temps à installer.

J’en assez de vos querelles infinies au sujet d’une note de trois lignes à la 49ème page d’une revue publiée il y a six mois à 175 exemplaires.

Et, oui, j’en ai assez des sautes d’humeur de x, y, z …, de leurs compliments dithyrambiques suivis bien vite de récriminations et trop souvent de harcèlement.

Reste, heureusement, l’essentiel - l'essentielle : la poésie. « Cette émotion appelée poésie » disait (dit toujours) Reverdy. On la rencontre, quelquefois, au détour d’un poème, et peu importe alors qui a écrit ce poème. Elle m’a longtemps permis de vous supporter.
Plus maintenant.


Alors, maintenant, je ne veux plus connaître qu’elle.

Lire deux vers et laisser en soi résonner, longtemps, leur musique et leur mystère. Ne surtout pas chercher à rencontrer celui ou celle qui les a écrits. « Vouloir rencontrer un auteur dont on admire l’œuvre », murmurait Somerset Maugham, « c’est un peu comme, pour un amateur de foie gras, vouloir rencontrer l’oie. »

Poètes invivables, poètes indispensables. Vous êtes le sel de la Terre, vous êtes le chiendent du quotidien. Il faut vous fuir. Il faut vous lire.




Fidèlement,



malgré tout,

 

non à vous
mais à cette part d’essentiel que vous portez en vous,
et dont bien trop souvent vous n’êtes pas dignes,

Pierre Maubé.

Lundi 13 septembre 2010.








02/09/2010

Jong N. Woo

 

parler à -

 

comme je parlerais

à une fleur

 

(et cette fleur est sans,

sans horizon

ni destinée)

 

     *

 

ce parler-à

 

(comme pour la première

fois, comme l'unique fois)

 

commence et finit

sans loi sans économie

sans préalable sans

ordre, aucun

 

échouant

chaque nuit

sur la plage infime, infinie

 

du peut-être

 

     *

 

(...)

parler

 

comme à

une fleur sans

 

qui a disparu

et ne disparaît pas

 

qui a quitté et le jour et la nuit

mais demeure fixée

quelque part

dans un coin de l'âme

et du corps

 

à l'état de la pure

 

fragance

 

 

L'Ébranlement. - Éditions Jacques Brémond, 2007. - 94 pages.

Poème repris dans L'Année poétique 2009 (éditions Seghers, 2009).

 

 

Jong N. Woo


Née à Séoul (Corée du Sud), vit en France. Parmi ses autres recueils : Blanchement (A Contre Silence, 1998, Prix Claude Sernet 1999) ; Lacrima (A l'Orange Sanguine, 1999) ; L'immémorial (Trames, 2008). Nombreux livres d'artistes, notamment aux éditions Le Verbe et l'Empreinte. Collaboration aux revues ARPA, Le Nouveau Recueil, Critique, Ralentir Travaux, Midi, ... 

 

 

 

 

 

05:56 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (4)

28/08/2010

Pierre Garrigues (2)

 

Le vent est tombé, vols d'étourneaux d'ouest en est

en la clarté bleuie, inversement au vers

que j'écris, et qui chutent. Parfums du thé vert

où infusent des feuilles de menthe et un zeste

 

de citron, parfums doux où quelque chose reste

à dire, infiniment. Ordres du fait-divers

ou de l'esprit, qu'importe, je sens l'univers

dans ce point silencieux où ce qui manifeste

 

son absence est présent. Courant pour rattraper

l'autobus une femme, et mon vers pour draper

d'une rime l'instant... Tragique indifférence

 

en la clarté dorée de ce retard constant :

là se perd la beauté des choses, référence

ultime où mon sonnet va comme un pénitent.

 

 

A Tunis, rêvant d'être à Tunis : sonnets 2002-2009.

- Éditions Walidoff, 2010. - 173 p.

 

 

Pierre Garrigues

 

Né en 1952. Parmi ses autres recueils : Paris-Ligne (Encres Vives, 1995) ; Fragments de lumière grecque (Encres Vives, 1995) ; Mont Athos (Encres Vives, 1996) ; Fragments des pauvres merveilles (Friches / Cahiers de Poésie verte, 1996, Prix Troubadours) ; Sonnets des morts et des vivants (Ecbolade, 1997) ; Le prix du jour (L'Arrière-Pays, 2000) ; Fragments du désamour (L'Harmattan, 2004) ; De l'usage variable des cafés tunisois (Encres vives, 2006) ; Les rivages de mémoire (L'Arrière-Pays, 2006).

Également auteur d'essais : Poétiques du fragment (Klincksieck, 1995) ; Éloge de l'imparfait (L'Harmattan, 1997) ; Chutes et perfections : éloge du parfait (L'Harmattan, 1998) ; Le jeune homme, le mort, le jeu : essai sur le fragment 52 d'Héraclite (Lambert-Lucas, 2009) ; Odyssées : essai sur les figures d'Ulysse et de l'exil (Lambert-Lucas, 2009).

N'oublions pas : Le sonnet au risque du sonnet : colloque international de Besançon, décembre 2004 / textes réunis et présentés par Bertrand Degott et Pierre Garrigues (L'Harmattan, 2006).

Universitaire, Pierre Garrigues vit en Tunisie. Le titre de son dernier recueil , dédié à Albert Camus, reprend un haïku de Bashô : "Étant à Kyo, je voudrais être à Kyo." L'exil comme une patrie ?

Les poèmes qui le composent ont été choisis parmi les innombrables sonnets échangés quotidiennement, par courrier électronique, avec Laurent Fourcaut et Bertrand Degott. Une performance sans doute digne du Livre des records... mais surtout une façon de vivre en poésie, envers et contre tout, peut-être avec tout et avec tous.

Déjà invité dans Poésiemaintenant le 8 octobre 2006.

 

 

 

17:15 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (1)