Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07/02/2010

Pierre Oster

 

Une timidité hardie devant la gloire de la maison ouverte... D'une gloire aussi présente, nos inscriptions ne témoignent pas. Orgueil des chants que nous tentons.

 

*

 

Bien placer les mots les uns contre les autres. Bien les unir. L'art avec l'éthique entre en résonance.

 

*

 

Je t'envoie une supplique sans objet - elle n'est adressée à personne. Voici que le détail t'en semble exact ; que ma foi t'y est sensible. Quelqu'un déclare que nos secrets se révèleront imbriqués.

 

*

 

L'équilibre accru que je prône reconnait les constellations intimes, modes de recherche et d'appréhension. Il ne pratique aucun choix, ne repousse rien.

 

*

 

Un nombre toujours plus pur dans un système voluptueux de systèmes accentuels nouveaux. Rejet - rejet non accidentel - et acceptation des régularités qui fascinent l'enfantine oreille syllabique. Pas de mètres, sinon des mètres sauvages. Réitérées, les dissymétries ne se répètent pas.

 

*

 

Continuation du sacré par d'autres moyens. Rien que nous ne devions étreindre.

 

*

 

L'art organisateur et réfléchi nous rend le droit de privilégier le souci fraternel, la conquête morale. Nous ne pouvons plus ne pas éprouver les valeurs.

 

*

 

Une esquisse m'affronte à l'humanité; une métaphore naissante, dans la pluie brownienne des particules de la langue, s'allume près de ma lampe.

 

*

 

Autant que les combats, les phénomènes de rapprochement et d'amour méritent d'être scrutés. Sublime du tenon, de la mortaise.

 

*

 

Rejoue une à une les chances de chaque vers ; traduis les ruines du langage.

 

*

 

Prosodie du murmure. Prosodie des idées. Alternance de secrètes prosodies dans un discours compatible avec la durée. Use d'une rapidité décisive, d'une décisive lenteur !

 

*

 

Brides, débris, j'ai besoin de vous. le caillou me sert de pierre angulaire. Avec un fêtu, je fonde en réalité l'acte insurpassable de l'âme. Intéressé à construire, la fuite me corromprait.

 

 

Requêtes

Suivi de : Pour un art poétique : ébauches.

- Le Temps qu'il fait, 1992. - 80 p.

 

 

Pierre Oster


Né en 1933. A également signé Pierre Oster Soussouev. Parmi ses autres recueils : Le champ de mai (Gallimard, 1955) ; Solitude de la lumière (Gallimard, 1957) ; Un nom toujours nouveau (Gallimard, 1960) ; La grande année (Gallimard, 1964) ; Les dieux (Gallimard, 1970) ; Pratique de l'éloge (La Baconnière, 1977) ; Cérémonial de la réalité (Triangle, 1981) ; L'hiver s'amenuise (Ulysse fin de siècle, 1990) ; L'ordre du mouvement (Babel, 1991) ; Alchimie de la lenteur (Babel, 1997) ; Paysage du Tout : 1951-2000 (Gallimard, Collection Poésie, 2000).

Sur Pierre Oster, lire notamment : La mesure et le flux / Bernadette Engel-Roux (Babel, 1994) et Pierre Oster, poétique et poésie : actes du colloque du Centre de recherches sur la poésie contemporaine, mai 1992 (Publications de l'Université de Pau, 1994).

 

 

 

 

 

 

 

03/02/2010

Judith Chavanne

 

 

Lente descente d'une feuille

depuis le sommet du vent,

longtemps sa chute

dans le temps, qui n'a pas de suite,

il est vertical

comme un sommeil de plomb :

un homme paît son heure

s'y enfonce, obscurément,

il se tait, assis, dans le demi-jour,

il a renoncé sans mal

à l'avenir de ses paroles ;

peu à peu la feuille tombe, chute

presque audiblement

en son écoute.

 

 

Un seul bruissement

(suivi de : Les aînés, ceux qui les suivent).

- Le Bois d'Orion, 2009. - 139 p.

 

 

Judith Chavanne

 

Née en 1967. Parmi ses autres recueils : Entre le silence et l'arbre (Gallimard, 1996, Prix de la Vocation, Prix Louise Labé) ; La douce aumône (Empreintes, 2002) ; Le don de solitude (L'Arrière-Pays, 2003). Un essai : Philippe Jaccottet, une poétique de l'ouverture (Seli Arslan, 2003).

 

 

30/01/2010

Bruno Doucey (2)

 

HAÏTI, 2010

 

 

en hommage à Georges Anglade et son épouse,

morts à Port-au-Prince ce 13 janvier 2010.

 

 

 

Je pars pour un voyage que nous ne ferons pas

 

Dans l’entrée ma valise humait le vent du large

En elle bien rangés linge, cadeaux et livres

Écoutaient sagement les pulsations du cœur

Qui partait vous rejoindre

Et vous nous attendiez

Comme la nappe sans un pli attend la fête

Où tinteront les verres de nos aînés rieurs

 

Mais la terre a tremblé

La terre s’est ouverte, des cisailles d’acier

Ont libéré le tigre qui dormait sous la roche

Son grognement de fauve a réveillé vos peurs

En soixante secondes le temps s’est effondré

 

Dans le fracas de l’ombre

Sa ruée de malheurs

Vos maisons dévastées

 

En soixante secondes

Sa huée de douleurs

Vos proches démembrés

 

La terre qui vous mange comme on mange la terre

 

Sous nos yeux sidérés des femmes et des enfants

Implorent le secours

Anéanti

On meurt à Port-au-Prince et l’on pleure à Paris

 

Port-au-Prince, douze janvier de l’an de casse

Deux mille dix

Pétionville, Cité-Soleil, Champ-de-Mars où les tap-taps sont détruits

Delmas, nuit d’effroi, dans l’entre chien et loup

Des morts et de la vie

Quand les ondes s’emparent de la transe vaudou

 

Votre île sous le vent promise à la déroute

 

Dans la baie de Jacmel où lézarde la route

D’une amitié conquise sur les terres arables

La maison du poète dévale à grand fracas

La pente du désastre

 

Et je suis là, valise en main

De l’autre côté de la mer, dans l’incendie des dépêches

Parti pour un voyage que je ne ferai pas

 

Sous la toile, d’autres que moi fouillent déjà

Les décombres de l’info

Émmelie, où êtes-vous, Gary et Marinio ?

 

Longues heures d’angoisse

Tellurique

Des gravats du silence nous retirons des noms

- Lolo, James et Dany, Kettly, Lyonel et Frank -

Comme des nourrissons soudain sauvés des eaux

Quand tant d’autres se noient aux portes de la terre

 

Mais nous sommes si loin

 

Dans le Bas-Peu de Choses de l’entraide

Par les rues dévastées de la compassion

Désarmés, incertains

Inaptes à soulager vos peines

Nous supplions les dieux de vous garder en vie

 

Nous implorons le vautour du malheur

D’interrompre son vol de colline en colline

 

Notre mère, bogue terrestre, viens reprendre l’enfant

Jeté sans retenue sur le parvis du monde

Concède-lui le temps de la douceur humaine

Le temps de l’eau, du pain et des fruits pour chacun

 

Mère terrestre, toi qui connais la lente érosion des jours par la nuit

Ne nous bouscule pas

 

Laisse nous rêver des séismes de la tendresse

Et fais monter le chant de mansuétude

Au plus haut de l’échelle trémière

 

Pour que naisse l’espoir de ton ventre meurtri.

 

 

(inédit, 14 janvier 2010)

 

 

Bruno Doucey

 

Né en 1961. Poète (Poèmes au secret, Le Nouvel Athanor, 2006), nouvelliste (La Cité de sable, Rhubarbe, 2007), romancier (Victor Jara, Federico Garcia Lorca, Actes Sud, 2009 et 2010), éditeur (R. Laffont, Seghers, ... et l'aventure continue !)

Déjà invité dans Poesiemaintenant le 17 février 2007.